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Game Over

C’est avec les images d’un rap battle de PaRappa que Hervé Martin-Delpierre ouvre son documentaire « Game Over, le règne des jeux vidéo ». Aussi engagée que son réalisateur, cette oeuvre aborde en profondeur ce qui caractérise ce média si jeune et pourtant désormais si développé. En effet, le jeu vidéo est devenu la 1ère industrie culturelle au monde et ce, malgré la mauvaise réputation dont beaucoup l’inflige. C’est en croisant les portraits de quatre personnalités bien différentes que Hervé Martin-Delpierre emmène le spectateur à la découverte de facettes du jeu vidéo inconnues par le grand public.

 

gameover extraits

 

Alors que l’actualité se roule souvent dans des faits divers invoquant de manière peu glorieuse le jeu vidéo, Hervé Martin-Delpierre interroge et construit une véritable réflexion sur ce qui pousse tant de gens à jouer et à explorer des univers virtuels. Parmi ces joueurs, certains ont décidé de devenir acteurs de ce milieu qui leur est cher. Durant 52 minutes, Game Over croise et mêle le regard de quatre intervenants aux profils hétéroclites. Que ce soit Etienne-Armand Amato , président de l’OMNSH  //  Vanessa Lalo , psychologue et chercheuse sur les mondes numériques // Jenova Chen, game-designer de renom // Zain Zheng Xin, « Gold Farmer« , ils ont tous une passion commune pour le jeu vidéo. Game over nous fait plonger dans leur monde, que ce soit dans la lumière de la création ou dans l’ombre d’activités considérées moins légitimes. Mais au delà d’un voyage dans des mondes numériques, Game Over nous fait voyager tout autour du globe pour suivre ces personnalités que ce soit à Los Angeles, à Tokyo, à Paris ou à Hong-Kong.

 

gameover intervenants

 

Bien que ce documentaire ne dure « que » 52 minutes, il est d’une densité vraiment rare. Sa quête de réponses commence calmement et de manière très abordable pour tous. Le temps de présenter les intervenants et leur rapport au jeu vidéo, le spectateur est projeté dans une narration très bien construite, à la fois claire et rythmée. Les réponses soulevées par Game Over avancent que si les gens aiment tant explorer ces mondes virtuels, cela peut être dû à la nature originellement nomade de l’humanité. Désormais sédentaire, cette dernière a trouvé une sorte d’exutoire dans les univers imaginaires conçus et réalisés par des game-designers comme Jenova Chen, co-fondateur du studio californien Thatgamecompany.

Loin des clichés des jeux violents qui n’appelleraient qu’à la destruction, ce créateur met un point d’honneur à partager une vision enchanteresse de ce que peuvent être les jeux vidéo. Ses titres comme Flower, Cloud ou Journey offrent aux joueurs la possibilité de partager les songes d’un jeune enfant hospitalisé qui s’évade dans ses rêves et influe sur la météo et les nuages, ou encore d’incarner un pétale de fleur libre de se laisser porter le vent. Quant à Journey, ce jeu entraîne le joueur dans un voyage très poétique à travers de magnifiques paysages.

 

gameover journey

 

Mais chez certains joueurs, le jeu vidéo s’inscrit bien plus profondément dans leur psychologie. Nombreux parmi eux se sont découverts de véritables sentiments envers leurs avatars virtuels. Certaines séquences présentée dans Game Over sont d’ailleurs empreintes d’une grande intensité émotionnelle, comme ce joueur japonais qui confesse maladroitement et avec une pointe de honte l’amour qu’il a pu porter envers l’avatar d’un autre joueur. Mais loin de porter le moindre jugement, le documentaire de Hervé Martin-Delpierre se contente de collecter et de présenter simplement certaines des expériences possibles vécues par les joueurs.

C’est notamment le but recherché par Vanessa Lalo, psychologue qui s’intéresse tout particulièrement aux rapports qu’entretiennent certains joueurs avec ces mondes numériques au point d’influer sur leur vie réelle. C’est d’ailleurs à l’occasion du Tokyo Game Show  qu’elle a rencontré une cosplayeuse qui s’identifie à un personnage de jeu. Même ses amis lui prêtent une ressemblance physique et des traits de caractères communs avec l’héroïne virtuelle. Incarner son « double » permet à cette jeune japonaise de se faire plaisir tout en évacuant le stress accumulé au quotidien. Le jeu vidéo, mauvaise influence ? On dirait que non !

 

gameover itw

 

Enfin, loin des regards et de la lumière des projecteurs, certains sont parvenus à détourner l’objectif principal du jeu-vidéo en transformant l’amusement en source de profits. Ces hommes de l’ombre sont les « Gold Farmers« , des joueurs qui passent leurs journées (et nuits) à collecter de la monnaie virtuelle pour la revendre contre de l’argent réel. Si de jeunes joueurs occidentaux à la vie bien morose à cause de « l’obligation des études » considèrent ce « métier » comme un rêve où l’on passe la journée à jouer, la réalité est bien plus sombre que ça. Zain Zheng Xin, un Gold Farmer hong-kongais qui a bien voulu accepter de présenter sa vie à la caméra de Hervé Martin-Delpierre explique qu’il n’y a guère de plaisir dans « taper du monstre » toute la journée. C’est abrutissant au possible. Surtout que le « jeu » n’en vaut pas forcément la chandelle puisqu’il ne gagne que l’équivalent de 300$ par mois.

Game Over est un excellent documentaire. Loin des clichés bien trop souvent colportés par la presse généraliste, Hervé Martin-Delpierre est parvenu à présenter un visage peu courant du jeu-vidéo bien loin de son aspect uniquement commercial. Regarder Jenova Chen présenter malgré sa timidité son rapport au game-design de manière si forte et sincère fait vraiment plaisir à voir ! Les recherches poussées de Vanessa Lalo, les réflexions profondes d’Etienne-Armand Amato ou les mésaventures de Zain Zheng Xin participent pleinement à la construction d’une identité du jeu-vidéo qui mérite d’être plus répandue aux yeux d’un grand public inéduqué sur les coulisses d’un média qui révolutionne peu à peu leur vie sans qu’ils ne s’en rendent compte. Car si le jeu-vidéo a longtemps été accusé d’enfermer les gens sur eux-même, il est depuis une dizaine d’année créateur de liens sociaux grâce à l’avènement du « jeu en réseau » .

Hervé Martin-Delpierre, avocat du diable ? Pas tellement. Game Over semble si sincère, si accessible. On voudrait que ça dure plus longtemps. Il y a tellement plus à dire que ce qui est présenté durant ces 52 minutes très intéressantes. Il ne reste plus qu’à espérer que ce documentaire sera le point de départ d’un effort de réflexion de la part du grand public (désormais joueur à plus de 50% en France) et le poussera à chercher par lui-même les réponses. Un comportement « actif » plutôt que passif, valorisé par Jenova Chen qui considère qu’il est la raison pour laquelle le jeu vidéo est le média qui se rapproche le plus de la vie réelle. Soyez joueurs, explorez, découvrez, partagez !

 

gameover schema

Et surtout regardez Arte le Samedi 02 novembre à 00h15 (dans la nuit de samedi à dimanche), date et heure de la diffusion de Game Over.

Ça fait vraiment plaisir de voir Arte investir autant le jeune média qu’est le jeu-vidéo, que ce soit en produisant des documentaires ou bien carrément des jeux comme Type:Rider, dont je vous parlais dans cet article. Et si vous souhaitez aller un peu plus loin, n’hésitez pas à visiter l’exposition « Jeux vidéo » à la Cité des sciences et de l’Industrie à porte de la Villette. Elle est vraiment réussie et mérite le coup d’œil. Vous y découvrirez autre chose que les images de merde vides de sens diffusées par les grandes chaines comme par exemple la future émeute qui aura lieu à l’ouverture du Paris Game Week mercredi matin à cause d’organisateurs et d’un éditeur dont les marketeux manquent un peu de jugeote.

 

gameover expo jeux vidéo cité des sciences et de l'industrie

 

Allez, comme je suis cool et que l’OST de Game Over accompagne particulièrement bien les images du documentaire avec un petit côté hip-hop bien rafraîchissant, je vous glisse la playlist. (Je pense cependant qu’il faut être connecté à Deezer pour en profiter.)